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BON VENT POUR LE GIPRI
À propos du séminaire d’irénologie et de polémologie organisé par le GIPRI les 6 et 7 octobre 2011 à Genève.
C’est bien connu, les universitaires sont des spécialistes, constructeurs de domaines uniques et exclusifs, à la défense desquels ilsconsacrent le meilleur de leurs efforts. Cette tendance a-t-elle existé entre polémologues et irénologues, entre les adeptes de la maxime « si tu veux la paix, prépare la guerre » et ceux pour qui la paix se construit à l’opposé de la violence? C’est possible et je le craignais en me préparant à assister au séminaire que Gabriel Galice organisait pour le GIPRI, les jeudi et vendredi 6 et 7 octobre 2011. Ce ne fut pas le cas. Bien au contraire.
Les onze intervenants de tous bords, philosophes, sociologues, politologues, historiens, journaliste ou photographe du terrain, ainsi que les quelques invités, ont mené en commun, deux jours d’intenses réflexions, puisant à toutes les sources de connaissances et d’expériences, dans le but d’élaborer une analyse informée du présent afin de dégager quelques lignes fortes des déterminants de l’avenir. Myriam Klinger de Strasbourg ouvrit le séminaire par une présentation historique de l’effort francophone de polémologie. Pascal Hintermeyer, de Strasbourg également, développa l’approche historique de manière à mettre en évidence les caractéristiques de l’agressivité humaine. Gabriel Galice, du GIPRI, rappella le rôle de ceux qui furent, ou sont liés à cette institution.
La 2e session voulait cerner les éléments à l'origine de la violence, dans la biologie (Jacques Dubochet, Lausanne), le commerce (Tristan Landry, Sherbrooke) et, dans le rôle du sacrifice tel que le révèle l’anthropologue (Mondher Kilani, Lausanne). La 3e session, parisienne, était dense, nourrie à tous les râteliers de l’histoire et de l’actualité par le politologue François-Bernard Huyghe, l’historien politologue Alain Joxe et le journaliste environnementaliste Ben Cramer. Finalement et, plus terre à terre, Hacène Belmessous posa un regard critique sur la relation entre l’armée et la police alors que le photographe reporter Matthias Bruggmann présentait, en texte et en images, une analyse remplie d’émotion de la réalité du terrain où s’engagent les efforts de restitution de la paix.
C’est classique, dans un tel séminaire, les participants commencent par établir leurs marques. À partir de là, se développent quelquefois les relations de confiance qui dynamisent le groupe vers un but commun. Les organisateurs avaient laissé une large place à la discussion. La logistique assurée par les deux stagiaires du GIPRI, Alexandra Beckley et Valeria Muggianu était parfaite. La sauce a pris. Le rythme est monté au cours des séances. Les discussions se sont intensifiées. Les buts se sont concrétisés. Tant et si bien que lors de la discussion finale, le groupe respirait un esprit conquérant. Vers quelle synthèse? La mienne peut se résumer en deux points. Primo, le combat polémologues/irénologues ne semble plus d’actualité. Secondo, l’ennemi est ailleurs. Il est dans la mainmise du financier sur le politique et, dans le retard pris par la démocratie au cours de la marche vers la mondialisation. Cette vision semblait même suffisamment forte et partagée pour en devenir programmatique. Pour quel programme? Quelques participants ont pour mission d’en tenter une synthèse.Un élément peut déjà être agendé : ce groupe élargi poursuivra le travail selon les acquis du séminaire. Il y a à faire.
On s’en réjouit.
Jacques Dubochet, Université de Lausanne
Révolutions arabes : le cas particulier de la Libye
Les « révolutions arabes » survenues ces quelque six derniers mois resteront certainement, et quelle qu'en soit l'issue, parmi les événements politiques mondiaux les plus significatifs de ce début de siècle. Si la succession rapide de ces révoltes dans divers pays arabes, exprimant toutes des refus des pouvoirs existants et une volonté de changements politiques fondamentaux, a mis d'abord en évidence leurs apparentes similitudes, il a vite été constaté que des différences profondes existent entre la nature, la forme, et les conditions d'expression de ces mouvements, correspondant à des déterminismes multiples et caractéristiques de chaque pays, du Maroc à la Syrie. L’enchaînement des événements dans l'un des ces pays, la Libye, va nous retenir un instant, tant il semble illustrer, tragiquement, les espoirs de ces révoltes et le brutalité de la répression, mais surtout les contradictions, les impasses et, souvent, le cynisme du jeu politique des grandes puissances.
D'abord, quelques rappels d'histoire récente. L'insurrection tunisienne de décembre 2010 entraîne, le mois suivant, la chute et la fuite de Ben Ali. Le colonel Kadhafi condamne ces événements le 16 janvier, alors que des manifestations commencent à s'exprimer dans son pays. Le 15 février, un avocat de Benghazi, défenseur connu des victimes du pouvoir, est arrêté à son domicile. La mobilisation de protestation est immédiate et importante, mais les forces du pouvoir ripostent brutalement. Dans les jours qui suivent, les indices d'une répression féroce contre les opposants s'accumulent, ce qui incite le Conseil de sécurité des Nations Unies à voter à l'unanimité une résolution infligeant des sanctions contre la Libye, et préconisant la saisine de la Cour pénale internationale (qui lancera un mandat d'arrêt international contre M. Kadhafi et deux autres dirigeants libyens le 27 juin).
Certains puissances occidentales veulent aller plus loin. Début mars, l'idée de frapper militairement la Libye, par bombardements ciblés visant à aider les rebelles libyens des zones orientales du pays, est discutée entre les responsables d’États français et britannique. La Ligue arabe n'est pas opposée, mais ne souhaite pas l'implication de l'OTAN, un avis partagé par la France. La Grande-Bretagne de son côté négocie avec les États-Unis, avec la perspective d'une prise en charge des opérations sous l'égide de l'OTAN ! La France doit finalement s'y résigner. Mais, malgré les affirmations contraires du président français, une intervention ne peut se réaliser qu'avec l'accord du Conseil de sécurité. Il s'agit donc de convaincre au moins 9 de ses membres, ce à quoi s'attachent derechef la France et la Grande-Bretagne puis, après quelques réticences, les États-Unis. La résolution 1973 est adoptée, de justesse, le 17 mars (avec l'abstention notamment de la Chine, de l'Allemagne, de l'Inde, du Brésil, de la Russie), autorisant une intervention militaire sans invasion, visant en principe à assurer une exclusion aérienne pour protéger les assiégés de Benghazi, et soulignant la nécessité d'un cessez-le-feu rapide, l'arrêt des violences contre les civils, et le respect du droit international (mais le flou de ce texte, permettant des interprétations diverses, a été souligné par de nombreux commentateurs). Dès le surlendemain 19 mars, la coalition menée par la France, le Royaume-Uni et les États-Unis bombarde des objectifs libyens. Fin mars, les États-Unis mettent un terme à leur participation directe aux frappes, mais continueront à fournir une aide logistique importante.
L'intervention, menée au cours de ces derniers mois essentiellement par la France et la Grande- Bretagne, devait être brève. A. Juppé soulignait initialement que la destruction des moyens militaires de Kadhafi était une question de jours ou de semaines, mais certainement pas de mois. Une affirmation qui date de 4 mois bientôt, et rien n'indique une chute prochaine du chef libyen, malgré les multiples expressions de non-respect de la résolution de l'ONU assumées par le France (parachutage d'armes, envois de conseillers, etc), sans information de l'OTAN !
Cette période de guerre a naturellement fait son lot de victimes : fin juin, on estimait qu'elle avait entraîné 10'000-15'000 morts, près d'un million de réfugiés dans les pays voisins, et les esclaves maliens et tchadiens de Kadhafi ont aussi payé, parmi d'autres, un lourd tribut à ce conflit. De leur côté, les pays européens porteurs de l'intervention militaire ont été amenés à révéler les limites de leurs ressources financières dans des conflits de quelque durée, et l'Union européenne ressort bien déchirée de cet exercice. Un cessez-le-feu rapide et un résolution politique du conflit figuraient parmi les clauses de la résolution 1973. Le Conseil national de transition, constitué en Libye dès le mois de mars et s'affirmant prêt à gérer la période de transition post-Kadhafi, a été reconnu comme interlocuteur qualifié par un certain nombre de pays, malgré quelques doutes émis quant au profil « démocratique » d'une majorité de ce groupe autoproclamé...
Au total donc, l'élément libyen du « printemps arabe » a pris un visage bien différent de celui de ses voisins. Assurément, le dictateur libyen ne suscite guère de sympathie, et la chute d'un tel régime n'aura rien de regrettable. Pour autant, le scepticisme initial, ou la franche opposition, quant aux méthodes et moyens engagés n'ont pas été franchement levés à ce stade. Sans doute les insurgés de Benghazi ont-ils bénéficié de l'intervention de la coalition, et des morts certaines ont été ainsi évitées. Pour le reste, le prix à payer, dans tous les sens du terme, pour les conséquences durables de telles interventions a été illustré par d'autres exemples récents, différents certes mais fondamentalement de même nature. Par ailleurs, se pourrait-il que certains des pays impliqués aient quelques intérêts, à faire valoir bientôt, pour intervenir ainsi vigoureusement, au delà des motifs humanitaires et des convictions démocratiques si souvent invoqués ?
Jacques Diezi


