"La paix n'est pas l'absence de guerre,
c'est une vertu, un état d'esprit,
une volonté de bienveillance,
de confiance,
de justice".

Spinoza

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Réflexions sur le sommet de Varsovie de l’OTAN

Gabriel Galice*

Le communiqué final du sommet de l’OTAN, qui vient de se clore à Varsovie mérite l’attention pour ce qu’il tait autant que pour ce qu’il proclame.

Le premier point se réjouit de l’accueil du Monténégro, invité à rejoindre l’Alliance, la rapprochant dangereusement de la Russie. Un acte d’hostilité supplémentaire envers Moscou.

Le point deux affirme les hautes valeurs qui servent de paravent à la promotion des intérêts politiques, stratégiques, économiques des Etats-membres, à commencer par les Etats-Unis d’Amérique, qui assurent toujours le commandement en chef.

Le point trois rend hommage aux hommes et aux femmes qui ont participé aux opérations et missions de l’Alliance ; inclusivement à ceux qui ont participé aux actes terroristes lors des opérations « Stay Behind » révélées par le livre de l’historien suisse Daniele Ganser : Les armées secrètes de l’OTAN. Et qui aujourd’hui s’activent ailleurs pour déstabiliser des régimes et la paix.

Le point 4 évoque des mesures pour « projeter la stabilité au-delà de nos frontières ». L’antiphrase désigne la création d’instabilité par toutes les modalités possibles de l’ingérence.

Le point 5 commence par mettre la Russie en ligne de mire. Il évoque « un arc d’insécurité à la périphérie et au-delà », tandis que le périmètre en cesse de s’accroître et que les missions sont désormais « tous azimuts », partout o`sont menacés les intérêts vitaux (y compris énergétiques) des Etats-membres. L’OTAN rivalise avec Dieu ou le monde : son centre est partout et la périphérie nulle part. La Russie sera citée 55 fois, désignée de la sorte comme menace principale. L’assertion dissimule une visée stratégique : le contrôle de l’Eurasie, affichée par Zbignew Brezinski dans son maître-livre : Le grand échiquier.  Contrôler l’Eurasie pour dominer le monde en contenant la Russie et la Chine et en étendant les territoires de l’union européenne et de l’OTAN. L’auteur repère cinq « acteurs géostratégiques » : la France, l’Allemagne, la Russie, la Chine et l’Inde et cinq « pivots géopolitiques » : l’Ukraine, l’Azerbaïdjan, la Corée, la Turquie et l’Iran. Faut-il souligner la concordance entre la liste des « pivots géopolitiques » et la fébrilité des actions qui s’y déroulent ?

Le point 6 évoque le « cadre transatlantique » qui amarre une large partie de l’Europe aux vues et aux intérêts des Etats-Unis d’Amérique.

Le point 7 évoque la lutte contre le terrorisme et contre l’Etat islamique en particulier, sans évoquer les guerres (Afghanistan, Irak, Libye…) irresponsables qui l’ont généré, nourri. Est évoqué un « gouvernement légitime » en Syrie, façon de nier le gouvernement légal en place et de justifier les ingérences qui ont nourri, nourrissent et nourriront le terrorisme.

Les points suivants sont des récriminations ressassées contre la Russie tordant les faits aux vérités historiques. Le point 16 évoque « les actions agressives de la Russie contre l’Ukraine ». Je renvoie à mon texte du 25 mai 2014  sur la lancée antirusse, le point 108 se réjouit des liens renforcés entre el ‘OTAN et la Serbie et le point 113 soutient la Géorgie, invoquant un droit international bafoué dans le cas de la reconnaissance du Kosovo. Idem pour le point 115, qui félicite la Bosnie-Herzégovine « pour ses contributions aux opérations dirigées par l’OTAN. »

Le point 126 se félicite du rapprochement avec l’ONU.  Les 139 points mériteraient un commentaire fouillé.

En mourant, l’ancien Premier ministre français Michel Rocard laisse un testament politique qui, sur ce point, apporte un éclairage utile au débat. « Cela remonte à 1991. Boris Eltsine, président de la Fédération de Russie, annonce au monde qu’il met fin au Pacte de Varsovie. La suppression du Pacte de Varsovie pose la question de l’utilité du Pacte atlantique. Et là, l’Occident commet une erreur tragique. Eltsine ne reçoit aucune réponse. Rien. Silence absolu. Six mois plus tard, le président américain réagit, au nom de l’OTAN, mais sans avoir consulté aucun de ses membres, pour dire en substance aux Russes : « C’est bien d’avoir abandonné le communisme et le Pacte de Varsovie ; mais vous restez Russes et, par conséquent, nous restons méfiants et nous allons donc étendre le Pacte atlantique jusqu’à vos frontières, et même incorporer d’anciennes républiques de l’Union soviétique, les trois pays baltes. » L’insulte. La gifle. La menace. Vladimir Poutine l’a vécu comme une humiliation. »

Bien d’autres témoignages corroborent cette vérité historique, tant malmenée, depuis des décennies, par les « occidentalistes » et autres faucons, persuadés de leur suprématie et de leur bon droit. Ancien Secrétaire général du Quai d’Orsay, l’Ambassadeur de France Francis Gutmann écrit : « Washington, soutenu par les Européens, ne cesse de prendre ou de favoriser des mesures susceptibles d’être interprétées par Moscou comme autant de provocations. Ce sont le soutien à grand bruit et à grands frais de pays de l’ex Union soviétique aux frontières de la Russie, la proposition d’accueillir certains d’entre eux au sein de l’OTAN (mais une OTAN pour quoi faire ?), la reconnaissance de l’indépendance du Kosovo, l’affaire – à ses débuts – du bouclier anti-missiles, etc. Madame Condeleeza Rice était même allée naguère jusqu’à déclarer que les Etats-Unis ne laisseraient pas les Russes faire obstacle à l’élargissement de l’OTAN. Cette déclaration est assez surprenante car elle revient à dire à un assiégé – ou qui craint de l’être – qu’il ne doit pas s’opposer au renforcement de son siège. (…) L’intérêt de l’Europe est de s’entendre avec la Russie plutôt que de participer à son encerclement. (…) L’Europe a besoin d’une Russie nouvelle forte et stable. » (Livre Changer de politique – Une autre politique étrangère pour un monde différent ? 2011) La Russie est européenne jusqu’à l’Oural, l’Eurasie est notre continent commun.

La Géorgie et l’Ukraine servent de prétextes pour dénoncer la posture « agressive » de la Russie. Or, dans les deux cas, la Russie a répondu à des coups de force, militaire dans le premier cas, économique et politique dans le second.

Pas un mot sur la Chine, Peer Competitor que les Etats-Unis se donnent du mal à contrer, en Mer de Chine  notamment, en fédérant les pays riverains (dont le Vietnam) contre l’Empire du milieu. La Chine est le grand impensé du communiqué de Varsovie. Sa puissance à venir (et donc, en langage OTANien, la « menace ») est bien supérieure à celle de la Russie, au point que Jean-Michel Quatrepoint décrit le choc des empires étasunien, chinois et allemand. Mais il ne faut pas froisser les Chinois. Au fond, le Sommet vise à renforcer la cohésion interne en désignant avec insistance la « menace russe », tandis que le Président Obama exhortait ses alliés européens à renforcer leurs efforts financiers pour que les Etats-Unis se tournent plus vers le « pivot asiatique ».

Peu suspect d’angélisme pacifiste, Henry Kissinger met en garde, depuis plusieurs années, contre la stratégie du chaos chère aux néoconservateurs (certains, en France, en Allemagne et ailleurs, se disant « de gauche ») des deux rives de l’Atlantique. Son entretien avec Der Spiegel, administre une leçon de prudente diplomatie. L’ancien Secrétaire d’Etat déclare notamment : « Europe and America did not understand the impact of these events, starting with the negotiation about Ukraine’s economic relations with the European Union and culminating in the demonstration in Kiev. All these, and their impact, should have been the subject of dialogue with Russia. This does not mean the Russian response was appropriate.” Au chaos, Kissinger préfère le discernement, la perspicacité (Insight). Denrée rare.

Théoricien du containment, George Kennan (1904 – 2005) dénonçait en 1998 le dévoiement de ses préconisations et l’extension inconsidérée de l’OTAN aux frontières de la Russie.

Les éclats de voix, les plumes acrimonieuses, précèdent souvent, accompagnent toujours les bruits de bottes. Le récent rapport britannique sur la guerre d’Irak nous instruit. The Guardian considère que les Britanniques n’ont pas tiré les enseignements de l’expédition irakienne. A quand la prochaine « intervention » ?

Il conviendrait d’ouvrir un débat serein, contradictoire, sur l’OTAN, ses visées, son utilité, ses conséquences, ses alternatives. A l’heure ou Varsovie entonne des accents belliqueux, ne devrait-on pas faire entendre à Genève une tonalité de paix ? Lors de sa conférence des 8 et 9 novembre à Genève, le GIPRI se penchera sur la question : « Quelle paix pour quel ordre du monde ? » Nous en appelons aux chercheuses, aux chercheurs, aux femmes et aux hommes soucieux de pluralisme et de paix.

*Gabriel Galice est Président de l’Institut International de Recherches sur la Paix à Genève (GIPRI) Son dernier livre est Lettres helvètes 2010-2014.

 

Le dernier numéro de la Lettre du GIPRI n° 27 est désormais disponible en ligne!

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