"La paix n'est pas l'absence de guerre,
c'est une vertu, un état d'esprit,
une volonté de bienveillance,
de confiance,
de justice".

Spinoza

GIPRI
Bâtiment OMM 2ème étage
avenue de la paix 7 bis
CH-1202 Genève.

Avec le soutien de:
Ville de Genève

FONDATION

Que faut-il entendre par ”Recherche pour la paix” ?

Roy Adrien Preiswerk, directeur de l’Institut universitaire d’étude du développement (IUED) et professeur à l’Institut universitaire des hautes études internationales (IUHEI) de Genève, est l’un des créateurs en 1980 du Geneva International Peace Research Institute (GIPRI), dont il a été le président jusqu’à sa mort, due à un cancer foudroyant, en 1982. Très attaché aux problèmes de méthodologie et d’épistémologie, il a écrit en 1980 le texte qui suit afin d’expliquer en quoi consiste l’approche scientifique et multidisciplinaire de la recherche pour la paix.

Dans certaines universités, notamment américaines, les études sur la paix (peace studies) constituent un programme séparé d’autres disciplines, menant à l’obtention de titres spécifiques. De nombreux instituts, très souvent indépendants des universités, ont été créés pour se consacrer plus particulièrement aux recherches sur ou pour la paix (peace research). Or, dans les deux cas, la question se pose de savoir en quoi ces institutions étudient un problème nouveau ou abordent un problème ancien par le recours à des méhodes nouvelles. En quoi, par exemple, les études et recherches sur la paix se distinguent-elles de l’étude des relations internationales, de la science politique ou de la psychologie sociale qui ont toutes pour objet, partiellement ou entièrement, l’étude des relations entre sociétés et groupes humains ?

Sans prétendre constituer une “discipline” scientifique au même titre que, par exemple, la physique ou la sociologie, l’étude de la paix se distingue des autres domaines à la fois par la définition de son objet d’étude et par sa méthode.

L’objet d’étude : la paix
Deux distinctions sont nécessaires afin de comprendre la véritable dimension de la notion de paix. Premièrement, il s’agit de reconnaître la différence entre la paix négative et la paix positive. La paix négative, c’est l’absence de guerre ou de violence directe et physique entre groupes. Savoir pourquoi et comment naissent les guerres, qui les prépare avec quels moyens, et ce qu’il faut entreprendre pour les empêcher de se développer fait partie de l’étude de la paix négative, tâche prioritaire certes, mais insuffisante. En effet, l’idée de paix positive comporte en outre le refus de la violence structurelle. Il faut entendre par violence structurelle tout ce qui détruit les hommes dans leur être psychique, physique et spirituel de manière anonyme et sans qu’ils soient agressés personnellement par les armes (par exemples, un enfant doué qui est privé d’éducation en raison de son appartenance raciale ; un homme qui meurt de faim au milieu d’une monde abondant en nourriture.) Cette violence creuse un fossé considérable entre une réalité existante (analphabétisme, faim) et une réalité possible (éducation, santé). La réduction de la violence structurelle, qui conditionne l’établissement d’une paix positive, se fonde sur certaines notions telles que justice sociale, équité, émancipation, participation, liberté, responsabilité, droits de l’homme et bien-être. Elle se rapproche aussi concrètement d’une conception large de la lutte contre le sous-développement et l’autoritarisme.

Deuxièmement, il faut distinguer entre une paix statique et une paix dynamique. La première fige les conditions existantes quelles qu’elles soient. Elle évite très souvent la violence directe mais au prix de la violence structurelle : dans certaines sociétés, sous le couvert d’une apparente tranquillité, règne une terreur mentale qui empêche l’individu de transgresser des normes oppressives et d’exercer une responsabilité. On risque de cautionner de profondes injustices en qualifiant une société de “paisible” en raison de la relative absence de violence directe. Une paix dynamique se veut ainsi une lutte pour un changement social favorable aux deshérités, aux opprimés, aux exploités. Cette lutte s’oppose autant à la violence structurelle qu’à la violence directe. C’est bien entendu cette paix qu’il s’agit de réaliser, mais pas sous n’importe quelle condition. Un danger d’abus est, là aussi, possible. Bien des combats sont menés sous des drapeaux tels que “libération” ou “justice”, alors qu’ils n’ont comme objectif que l’instauration d’un nouvel ordre répressif. L’un des objectifs des études sur la paix est de savoir si une lutte armée pour plus de justice et de liberté est un mal nécessaire ou si, au contraire, une action non-violente s’avère la seule voie pour résister à l’injustice et à la répression.

La tâche d’un institut de recherches pour la paix est définie par les exigences d’une paix positive et dynamique. Ceci pose de nombreux problèmes d’ordre philosophique, car au-delà de la description des origines de la guerre, il faut encore savoir utiliser des normes aussi floues que le sont par exemple la justice ou la liberté. Il est vrai que les recherches sur la paix négative, sur la guerre avant tout, doivent constituer le point de départ. La guerre, de nos jours, est le problème le plus angoissant. C’est pour cela que d’aucuns préfèrent investir la totalité de leur effort dans la polémologie (l’étude de la guerre et des conflits) et ne pas s’aventurer dans l’irénologie (l’étude de la paix). Or, même s’il n’est pas possible d’étudier la paix sans étudier la guerre, il est difficile d’accepter l’idée que seule cette dernière soit digne de nos efforts d’investigation. Ceci d’autant plus que l’origine des guerres et de la violence n’est pas exclusivement attribuable au militarisme et aux appareils policiers mais se reflète également à travers l’existence de structures injustes sur le plan politique, économique, social, ou religieux.

Etudier à la fois toutes les dimensions de la paix dépasse les moyens de n’importe quelle institution de recherche. L’option de départ du GIPRI est claire à cet égard : c’est l’étude de certains aspects particulièrement importants d’une future forme de guerre possible qui est au centre de ses intérêts. Toutefois, le GIPRI n’ignore pas dans quel cadre général de l’ensemble des recherches sur la guerre et sur la paix doit se situer son effort. Dans un prochain stade, il souhaite poursuivre ses travaux également au niveau d’une paix positive et dynamique.

Méthode de recherche
Le principal problème méthodologique qui donne lieu à des controverses permanentes dans toutes les disciplines scientifiques est celui de la relation entre la description des faits et les jugements de valeur. A cet égard, l’école positiviste a “résolu” le problème en postulant que les scientifiques doivent décrire les faits alors que les philosophes se chargent de cogiter sur les valeurs. Les plus grands épistémologues (théoriciens de la connaissance) et de nombreux philosophes de notre temps réfutent une telle vision des choses. Le chercheur scientifique peut, en réalité, se trouver dans trois situations, certes très différentes, mais qui s’expliquent toutes par une certaine relation entre faits et valeurs, plutôt que par une séparation entre les deux :

le chercheur ignore naïvement les options qu’il a prises au départ au niveau des valeurs qui le conduisent à “voir” certains faits plutôt que d’autres ;
le chercheur camoufle intentionnellement les choix qu’il opère entre valeurs, insistant que sa présentation de la “réalité” est indépendante de toute option à ce niveau ;
le chercheur commence par énoncer ses jugements de valeur et explique clairement en quoi la réalité est, ou n’est pas, conforme à ces valeurs.
Toute étude de la paix digne de ce nom se situe clairement dans la troisième catégorie. En cela, elle n’est pas seule. Mais elle subit souvent l’accusation de “non-scientificité” de la part de ceux qui estiment que la science consiste à décrire une réalité isolée de toute évaluation et de toute norme. A cette accusation on peut rétorquer ceci : toute recherche pour la paix doit comporter une partie importante, même prédominante, de description des faits et ceci selon les critères scientifiques généralement acceptés (conceptualisation, échantillonnage, procédure de vérification, etc.). Toutefois, la recherche est précédée de l’énonciation des jugements de valeurs du chercheur et elle est suivie de certaines recommendations. La démarche se présente donc ainsi :

  • Enonciation des valeurs postulées par le chercheur (partie normative)
  • Présentation de la réalité (partie descriptive)
  • Comparaison de la réalité aux valeurs postulées (partie évaluative)
  • Proposition d’une stratégie pour l’action (partie prescriptive)

Roy Preiswerk
30 novembre 2006

Rédigé : 1980

Ainsi, les études sur la paix s’efforcent de réunir la recherche empirique au sens strictement scientifique du terme et la réflexion philosophique sur les valeurs. En cela, elles ont l’avantage de donner au “consommateur” des recherches effectuées une possibilité de juger lui-même s’il accepte la réalité qui lui est présentée, car il connait au départ les options sur lesquelles la recherche est fondée. Ceci va bien dans le sens du postulat de l’honnêteté intellectuelle.